Rien n'est plus beau ni plus cher au coeur que ce qui est éphémère.
Précisément parce que ce qui est éphémère ne dure pas, et que le temps pour l'apprécier est compté.
Tel est, de mon point de vue, l'un des traits essentiels de la pensée japonaise.

Les exemples qui illustrent cet aspect de la mentalité nippone sont innombrables. On le retrouve dans la 51_Gast_2culture, la philosophie, le mode de vie, jusque dans la gastronomie. Parmi tous les styles culinaires qui existent au Japon, celle qu'on appelle Kisetsu ryōri ou cuisine de saison est l'une des plus typiques et l'une des plus prisées. Parce qu'elle utilise des produits que l'on ne retrouve pas tout au long de l'année, des produits qui sont donc rares et reproduisent dans les assiettes les particularités de la nature du moment, ses goûts, ses couleurs...

La nature, dont on dit si souvent que les Japonais sont très proches, est également louée par le caractère 32éphémère de ce qui la compose; on y retrouve toute la pensée bouddhique, comme par exemple à travers la contemplation d'une simple feuille, qui de verte et bien vivante, rougira à l'automne et tombera, peut-être dans un ruisseau et lentement se décomposera et finira par disparaitre. La compréhension, et surtout l'acceptation du caractère éphémère de tout ce qui vit permet d'accepter la mort sans que celle-ci soit dramatique et traumatisante. Il est dans la nature des choses qui vivent de mourir un jour...

Les japonais ont je crois une vision différente des occidentaux de ce qui est éphémère. Moins pessimiste dirais-je. Parce que notamment leur environnement les conduit à penser ainsi. Prenons par exemple l'architecture. En occident, c'est la pierre qui depuis des millénaires a servi de matériau de base aux constructions. Un matériau qui, sans être éternel bien sûr, a néanmoins une durée de vie extrêment plus longue que celui qui a toujours servi au Japon, à savoir le bois. Plus résistant aux séismes parce que souple (un peu comme le roseau, "je plie et ne romps point"...), et encore à condition qu'ils ne soient pas trop forts, le bois subit en revanche les agressions du temps, des phénomènes naturels tels que vent, pluie ou gel, et surtout disparait à tout jamais à cause des incendies, si redoutés là-bas.

Conscients que rien ne dure vraiment très longtemps, les japonais n'en sont pas moins en quête de longévité. Il est humain de tenter de faire durer le plus longtemps possible ce qui a pour vocation de ne pas durer. Ainsi, ils ont appris a dominer le coté éphémère du bois. Notamment en privilégiant souvent ce que représente une chose plutot que ce qu'elle est. Je m'explique. Prenez le Kinkakuji ou "Pavillon d'Or", l'un des 29temples les plus célèbres du Japon. Il a subit depuis sa construction maintes agressions, la dernière en date étant un incendie volontaire dû à un moine mentalement déficient qui le ravagea entièrement en 1950. Ce qui signifie que le temple que l'on admire actuellement et dont on apprécie entre autre la dimension historique n'est en fait qu'une constrction qui n'a pas 70 ans... Mais personne ne songerait à s'en offusquer. Même s'il ne s'agit finalement que d'une (simple?) copie de l'original, l'important n'est pas le bâtiment que l'on a sous les yeux, mais bien le symbole qu'il représente. L'oiseau qui le domine fièrement est d'ailleurs un phoenix, qui toujours renait de ses cendres... Le bâtiment est éphémère, le temple et ce qu'il représente traverse les siècles.

Mais il y a au Japon une chose bien spécifique, typique, et qui illustre particulièrement bien cet aspect de la mentalité japonaise. Je vous propose de la découvrir à travers des photos que j'ai prises en avril 2007. Des photos de cerisiers (sakura) en fleur... Avec pour les accompagner, cette unique précision: la fleur de cerisier est extrêmement fragile et ne résiste ni à une pluie même légère, ni à une brise même douce. Il n'est pas rare que la floraison ne dure que quelques jours, parfois un ou deux à peine. Et en dehors de toute autre considération, dont la simple beauté du spectacle offert, c'est son caractère particulièrement éphémère qui fait de ce moment l'un des plus émouvants de l'année pour un japonais.

Alors regardez...et admirez... :         

Chidorigafuchi___12Chidorigafuchi___6Ces photos ont été réalisées dans le quartier appelé Chidorigafuchi, à Tōkyō.

On aperçoit les douves qui entourent le Palais Impérial, du Chidorigafuchi___1Chidorigafuchi___4coté où se trouve le Budōkan, l'équivalent du POPB parisien.

Bâti pour y accueillir l'épreuve de Judo, en démonstration pour les J.O de Tōkyō en 1964, le Budōkan est une enceinte couverte pouvant contenir environ 10 000 spectateurs suivant sa configuration et qui propose aussi bien des Budokan___2Chidorigafuchi___10épreuves sportives diverses que des concerts.


Et lorsque vient la très éphémère période de la floraison des cerisiers, les Tokyoïtes s'y retrouvent par dizaines de milliers, les photographes amateurs et professionnels se régalent.

Budokan___4Nihombashi___1
En quelques jours à peine, les pétales auront recouvert les trottoirs et les rues comme le ferait la neige en hiver, et les rues de Tōkyō retrouveront un visage plus citadin... jusqu'à l'année suivante.
Car l'éphémère ne dure certes pas, mais il peut parfois se reproduire... pour l'éternité ou presque.


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