Quand on parle du Japon en général et de Tōkyō en particulier, on a coutume d’associer à l’évidente modernité de cette ville le mot de « tradition », que l’on illustre par des images qui montrent des 23constructions anciennes. Ce sont le plus souvent des édifices religieux, qui sont aujourd’hui autant des temples dédiés à la prière que des sites touristiques. Ces images représentent aussi très souvent un autre site touristique très visité, le Palais Impérial avec ses douves, ou encore de l’une des nombreuses portes qui permettent 26l’accès aux zones ouvertes au public, notamment à de très beaux jardins...
Et afin de prouver que modernité et tradition cohabitent réellement à Tōkyō, on vous montrera ce genre d’images, où effectivement, sur un seul et même cliché, se côtoient deux types de constructions tout à fait différentes, quant au style, quant aux matériaux et bien sûr quant à l’époque…

Ceci dit, j’aimerais m’arrêter un moment sur cette idée de modernité et tradition, et soulever avec vous quelques points qui pourraient sans doute agrémenter un débat et permettre de mieux comprendre la mentalité japonaise.

Tout d’abord, cette notion de modernité et tradition est souvent présentée comme étant une spécificité de Tōkyō ou du Japon. Or, même si ces photos offrent, il est vrai, un contraste évident et assez… exotique, dirons-nous, je ne crois pas que cela constitue pour autant une particularité si remarquable : pour établir une de ces comparaisons qui, vous l’aurez compris, me sont chères, Paris a aujourd’hui quantité d’immeubles modernes, tout en préservant des constructions bien plus anciennes, et il n’y a je pense aucune difficulté à associer sur une même photo le dôme des Invalides aux grandes tours du 15ème  arrondissement situées un peu plus loin, ou encore l’Arc de Triomphe aux gratte-ciels de la Défense, certes administrativement en-dehors de Paris mais que la réalité contemporaine inclut à la capitale.

Deuxième point, j’aimerais évoquer l’âge de ces constructions réputées anciennes : la plus vieille église de Paris est St-Germain des Prés, dont la construction précède de quelques dizaines d’années celle de Notre-Dame, ce qui fait grosso modo 1000 ans ; les arènes de Lutèce sont des vestiges bien plus anciens encore. 28Or Tōkyō n’a été fondée par le shôgun Tokugawa Ieyasu qu’au tout début des années 1600 sous le nom de Edo : tout ce que l’on pourrait donc y trouver d’ancien ne remonterait en théorie qu’à environ 400 ans. Je dis en théorie car, de plus, Tōkyō a subi deux destructions presque totales au cours du 20ème siècle, la première à cause d’un séisme et de l’incendie qu’il provoqua au début des années 20, la deuxième en raison du bombardement pendant la Seconde Guerre Mondiale qui rasa pratiquement toute la ville. Ainsi, à part certes quelques exceptions, la majorité de ce que l’on présente comme ancien n’est en réalité que le fruit d’une reconstruction, une copie de l’original.

Cela est même valable en-dehors de Tōkyō, à commencer par le temple peut-être le plus connu du Japon, le Pavillon d’Or de Kyōto qui fut maintes fois détruit et reconstruit, et dont ce que nous admirons aujourd’hui ne date que d’une cinquantaine d’années. Attention cependant, il reste tout de même en province de nombreux édifices, temples ou châteaux, qui ont plusieurs siècles d’existence.

Est-ce à dire pour cela qu’il conviendrait alors de reconsidérer la valeur patrimoniale ou historique des temples et autres constructions japonaises dites anciennes? Je ne parle pas ici de la dimension culturelle ou artistique de ces édifices, qui sont des notions plus intemporelles, mais de la dimension historique.
J’ai le sentiment qu’en France ou en Occident, les constructions n’ont de valeur historique que si elles datent effectivement de l’époque de leur création, et que seules quelques petites restaurations sont à la limite acceptables. Par contre, je pense que les Japonais reconnaissent plus volontiers une valeur historique à un édifice, même si celui qu’il contemple n’est pas l’original mais, disons-le, une simple copie. Cette différence d’appréciation a certainement plusieurs explications.


Tout d’abord, le matériau utilisé. En Occident, c’est principalement la pierre, qui sans être bien sûr éternelle, 31a néanmoins une durée de vie potentielle considérablement plus longue que les matériaux traditionnellement utilisés au Japon, à savoir le bois, le papier ou la paille. Le bois qui, naturellement plus fragile que la pierre, est de surcroît bien plus exposé aux intempéries naturelles de même qu’aux accidents d’origine humaine, comme le sont les incendies ou aujourd’hui les pollutions de toutes formes. Ce bois qui, donc naturellement, réclame d’être régulièrement restauré, voire remplacé.

Deuxième raison, la mentalité japonaise a été sans doute beaucoup plus influencée que la mentalité occidentale par des théories philosophiques ou religieuses qui affirment le caractère éphémère des choses matérielles (voir aussi A la gloire de l’éphémère).

Ainsi, même si d’autres raisons l’expliquent plus complètement, je pense que c’est principalement la combinaison, d’une part de cette notion du caractère éphémère de la matière, et d’autre part de l’exploitation de matériaux effectivement éphémères, qui conduisent les Japonais à attribuer une juste valeur historique à un monument dont l’érection initiale remonte à des centaines d’années, même si son apparence matérielle actuelle ne date, elle, que de quelques années. L’important n’est plus la chose matérielle mais ce qu’elle représente depuis des siècles. C’est ainsi que la restauration, qui lorsqu’elle devient totale, s’appelle reconstruction, ne porte pas nécessairement atteinte à la dimension historique d’un édifice, bien entendu lorsque celle-ci est réalisée en reproduisant fidèlement le modèle original.Avons-nous en France une attitude différente ? Bien sûr, comme je l’ai évoqué plus haut, nous sommes, nous aussi, sensibles à la conservation des monuments dont nous essayons de prolonger la durée de vie par l’entretien ou la restauration. Mais dans le même temps, nous avons chez nous des monuments qui nous sont parvenus à l’état de ruine et il semble que nous ayons beaucoup de réticence à y toucher, à les reconstruire pour qu’ils retrouvent leur aspect originel : nous préférons les conserver tels qu’ils sont, et continuer de    34transmettre des ruines aux générations futures.
Par comparaison, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu au Japon de monument historique sous forme de ruine : ou il a été reconstruit à l’identique, ou il a totalement disparu… Le seul que je connaisse et qui subsiste mais pour une raison très particulière, celle de la mémoire, c’est ce témoin, à Hiroshima, du bombardement nucléaire…

D’un autre coté, nous avons peut-être, nous Français, un comportement finalement assez similaire dès lors que nous reconnaissons aussi le caractère fragile et donc éphémère de l’objet matériel considéré. Je pense par exemple aux parties ornementales des bâtiments, comme les feuilles d’or qui recouvrent les dômes ou les statues, ou encore aux tableaux ou aux fresques murales que le temps ou l’influence humaine (les flashs des appareils photos, le souffle des visiteurs, etc…) ont avarié et auquel on redonne leur éclat premier. Mais il est vrai aussi que nous ne le faisons que… assez rarement, ce qui fait que nous sommes surtout surpris par le résultat que nous jugeons parfois trop brillant, trop éclatant, trop différent de ce que nous avions pris l’habitude de voir. Et bien souvent, nous avons oublié l’aspect originel de bien des monuments...

Alors, pour en revenir à cette idée de modernité et tradition qui caractériserait donc Tōkyō, non pas qu’elle soit fausse, mais peut-être serait-elle à considérer un peu différemment de ce que nous serions tentés de le faire d’emblée. Ce qui est moderne n’est pas à trouver uniquement dans une architecture dite contemporaine ou même un peu avant-gardiste. Tōkyō est moderne parce qu’elle s’inscrit dans le mouvement, le changement, et que le changement autorise la mise en œuvre des dernières technologies et qu’il stimule 35l’innovation. C’est une ville en perpétuelle mutation, les travaux y sont permanents, elle est en constante transformation. En d’autres termes, sa vraie modernité ne s’exprime pas uniquement dans l’architecture de tel ou tel gratte-ciel, mais peut-être plus dans le fait que cet édifice n’existait pas deux ou trois ans auparavant et qu’il est très possible qu’il soit détruit et remplacé par un autre dans les dix ans à venir, lequel utilisera à son tour les toutes dernières technologies et stimulera encore  38davantage l’innovation. A Tōkyō, même le béton armé est éphémère…
Au hasard d'une ballade, on peut deviner les immeubles que l’on ne verra sans doute plus lors du prochain séjour… Et l’on peut comprendre, en observant cette ville qui se transforme sans cesse, un aspect caractéristique de la mentalité de ses habitants : le modernisme, qui est le goût et la recherche de la modernité. Un trait de la mentalité japonaise qui se confirme bien, par exemple à travers leur production industrielle : dans les secteurs où ils ont choisi d’être présents, ils sont souvent à la pointe de l’innovation, et leurs produits ne cessent de se transformer et d’évoluer.

Mais ce modernisme s’accompagne d’un véritable goût pour la tradition qui est la transmission intergénérationnelle de coutumes anciennes, d’un certain mode de vie ou de penser qui appartiennent au passé. Et ce goût se retrouve incontestablement dans l’urbanisation de Tōkyō.


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