Je crois qu'il peut être intéressant de cerner la mentalité d'une nation en tentant de comprendre ses proverbes, ses dictons ou encore par les pensées qu'inspirent ses histoires courtes ou ses contes.
Permettez donc que je vous en propose quelques uns ici, parmi ceux qui sont les plus connus et que je trouve particulièrement représentatifs de la pensée japonaise.

Et pour commencer, quelques proverbes ou assimilés:


Akusen mi ni tsukazu
(le mauvais argent ne reste pas longtemps chez son acquéreur)
"Bien mal acquis ne profite jamais"

Fugen jikkō
(parler peu, mais agir)
"Plus d'actes et moins de paroles"

Hi no nai tokoro ni kemuri wa tatanu
"Il n'est point de fumée sans feu"

Hito wa mikake ni yoranu mono
(les gens ne sont pas ce qu'ils paraissent)
"Les apparences sont souvent trompeuses"

Isseki nichō
(abattre 2 oiseaux avec une pierre)
"Faire d'une pierre deux coups"

Iwanu wa iu ni masaru
"Ne pas dire est mieux que dire"

Kaeru no ko wa kaeru
(le petit d'une grenouille est une grenouille)
"Tel père, tel fils"

Ku areba raku ari
(s'il y a peine, il y a plaisir)
"Après la pluie, le beau temps"

Makeru ga kachi
(la défaite est une victoire)
"Qui perd gagne"

Mokuteki no tame niwa, shudan o erabazu
(quand il s'agit d'atteindre le but, ne pas regarder aux moyens employés)
"La fin justifie les moyens"

Nido aru koto wa sando aru
(ce qui arrive 2 fois arrive 3 fois)
"Jamais deux sans trois"

Rui o motte atsumaru
"Qui se ressemble s'assemble"

Sawaranu Kami ni tatari nashi
(les dieux qu'on ne touche pas ne causent pas de malheurs)
"Il ne faut pas réveiller le chat qui dort"

Shiru mono wa iwazu, iu mono wa shirazu
(ceux qui savent de disent pas, ceux qui disent ne savent pas)
"Plus on sait, plus on se tait"
(et celui qui beaucoup parle, souvent ignore)

Toki wa kane nari
"Le temps c'est de l'argent"

(source: LeJapon.org)


Comme vous l'aurez assurément remarqué, ces proverbes ou dictons ne sont pas spécifiquement japonais, et nous avons effectivement les mêmes chez nous pour la plupart d'entre eux. J'en soupçonne même certains de n'être que des adaptations de proverbes occidentaux. Je les ai néanmoins volontairement selectionnés parmi tout ceux qui existent (et il y en a de bien plus originaux et ardus à comprendre tant ils font appel à la culture traditionnelle), afin de montrer que ce qui est japonais peut être partagé par d'autres et qu'inversement, bien des pensées occidentales ont été totalement assimilées par les Japonais. C'est une remarque que je fais souvent à mes interlocuteurs et que je me permets ici : certes, il y a de réelles différences entre Français et Japonais. Mais au lieu de toujours parler de ce qui nous différencie, il me paraît bon de considérer aussi ce qui nous rapproche...

Sachez donc que ces quelques proverbes et dictons sont tout à fait intégrés dans la mentalité japonaise. Certains d'entre eux sont particulièrement éclairant quant à cette mentalité, notamment celui qui conseille de ne pas réveiller un chat qui dort (ne pas faire de vague, ne pas se faire remarquer, ne pas montrer son individualisme...) ou encore celui qui affirme que celui qui sait se tait et celui qui parle beaucoup le fait surtout pour cacher son ignorance. Combien de fois en effet ai-je entendu des Japonais nous considérer comme des bavards, qui au lieu de passer leur temps à débattre et à argumenter, feraient parfois mieux d'agir en silence!... Que cela soit justifié ou non importe peu en définitive, l'important est de savoir qu'ils ont cette image de nous, pour pouvoir agir en conséquence: continuer de parler pour montrer notre différence, ou se taire pour montrer sa faculté d'adaptation...

Les contes et histoires courtes japonaises sont autant, voire plus éclairantes encore sur la mentalité japonaise. Sans bien sûr les reproduire ici, je conseillerais la lecture des contes d'Akutagawa Ryūnosuke, écrivain majeur du début du 20ème siècle, et notamment "Le fil d'araignée" (Kumo no ito), conte qui ouvre le recueil "Rashômon et autres contes", édité en France par Gallimard. Il y raconte comment, un matin, le Bouddha Sakyamouni arpentait les jardins du Paradis, perdu dans ses pensées. AkutagawaQuand il aperçu, entre les lotus et à travers l'eau cristalline de l'étang, les damnés qui se morfondaient dans les profondeurs de l'Enfer. Parmi eux, un homme qu'il reconnait. Un bandit, un criminel, mais qui avait dans sa vie fait une bonne action. Alors qu'il se trouvait dans la forêt, il avait épargné la vie d'une araignée qu'il s'apprétait à écraser de son talon. Pris de compassion pour ce geste, le Bouddha Sakyamouni décida de lui offrir une ultime chance de pardon, et attrapant le fil d'une araignée, il le fit glisser délicatement jusqu'aux Enfers. Levant les yeux et apercevant ce fil venant à sa rencontre, l'homme comprit que son salut était peut-être là et, se saisissant du fil, il commença son ascension vers le Paradis. Quand soudain il s'aperçut qu'il n'était pas seul à s'aggriper à ce fil fragile et que tous les damnés tentaient eux aussi de s'échapper. Affolé, il leur cria que ce fil était le sien, que seul lui avait le droit d'y monter. A ce moment précis, le fil, qui jusque là avait miraculeusement supporté le poids de tous, se cassa et tous retombèrent dans les profondeurs de l'Enfer. Attristé par cette attitude et consterné par tant d'égoïsme, le Bouddha Sakyamouni reprit sa ballade dans les jardins du Paradis et replongea dans ses pensées...

Les Japonais, tels que je les vois et les comprends, cultivent un vrai paradoxe: ils sont en même temps convaincus que les règles de morale ou celles édictées par la vie en société sont excellentes, et qu'il est non seulement vital mais également bon pour le salut et le bonheur de chacun de les observer du mieux possible. Ils transmettent souvent le sentiment (plus qu'ils ne le disent explicitement) qu'elles constituent en quelque sorte la fierté d'être japonais. Mais dans le même temps, ils semblent souvent en éprouver comme une certaine oppression, une entrave à une certaine liberté. Peut-être celle de s'égarer, ou comme on dirait en France, celle de péter un plomb... Mais comme ils ne s'y opposent généralement pas, ils préfèrent se les répéter comme pour mieux s'en convaincre et s'en satisfaire. Et c'est pourquoi, je crois, que leur discours ou leur conversation est souvent parsemée, ou parfois se termine par un dicton, un proverbe, ou une pensée philosophique. Comme si, pour se convaincre soit même, il leur fallait le secours d'une phrase dont la signification et la valeur les transcendent, parce qu'elle est l'héritage de la sagesse des générations précédentes, et qu'elle a une portée universelle qui s'applique à tous. Et un conte comme "Le fil d'araignée" est je crois autant poétique que nécessaire à l'équilibre d'un Japonais.

Fortement influencée par le Bouddhisme, la mentalité japonaise peut être également approchée par le biais des kōan, petites phrases en apparence absurdes ou questions manifestement sans réponse, que certaines sectes bouddhistes considèrent comme nécessaires à la méditation et à l'éveil. Issue de cette pensée, je voudrais pour conclure ce court article (mais qui je pense peut permettre une longue réflexion...) par cette petite histoire. Deux hommes s'entretiennent. L'un d'eux sort tout juste d'un monastère où il a effectué une retraite.
"Alors, qu'as-tu appris au cours de cet enseignement?" questionne l'autre.
- J'y suis entré je n'avais rien, j'en sors, je n'ai toujours rien.
- mais alors, si tu n'as rien en sortant, c'est donc que ça ne t'a servi à rien!
- ça m'a servi à réaliser que je n'avais rien ni en entrant, ni en sortant..."


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