"La France redécouvre le Japon.
En apparence, le moment n'est pas le plus opportun pour la visite au Japon du premier ministre, François Fillon - la première en dix ans d'un chef de gouvernement français. Son homologue Yasuo Fukuda est paralysé, sa popularité au plus bas et le moral des entrepreneurs décline. La morosité de la situation de la seconde puissance économique du monde a été récemment épinglée par The Economist avec un titre, "Japain", stigmatisant un "Japon qui ne s'en sort pas". Au-delà de la conjoncture difficile de l'Archipel, la visite que M. Fillon devait commencer jeudi 10 avril peut être le signe que le charme des visites d'hommes politiques à Pékin s'épuise et qu'il convient de se réintéresser à des "valeurs sûres" : le Japon ou la Corée du Sud (9e économie du monde).
Certes, ce sont là des économies arrivées à maturité avec lesquelles on ne peut guère espérer des contrats à la volée. Les échanges s'inscrivent dans la durée. Mais ce sont aussi des économies stables, innovantes et disposant d'un pouvoir d'achat élevé. L'économie du Japon "pèse" à elle seule plus que celles de la Chine et de l'Inde réunies. Il finance une bonne partie du déficit américain et il dispose encore des deuxièmes réserves de change du monde. La célébration, cette année, du 150e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la France et le Japon, la présidence de l'Union européenne par la première et celle du G8 en juillet en Hokkaido par le second, favorisent un renforcement des liens entre les deux pays.
La marque d'intérêt que manifeste Paris par cette visite est d'autant plus appréciée à Tokyo que les Japonais étaient marris de la préférence de la France pour la Chine depuis la fin du mandat de Jacques Chirac, l'homme d'Etat français qui a le plus d'affinités avec l'Archipel.
Prêchant pour leur paroisse, les Japonais ne manqueront pas de souligner auprès de leurs interlocuteurs français les incertitudes qui pèsent sur l'expansion de leur grand voisin : l'intoxication de trois mille Japonais par des raviolis fabriqués en Chine a fait des ravages dans l'opinion, et, en mars, les importations de produits alimentaires en provenance du continent ont chuté de 28 %. Il n'y a pas que les consommateurs à être échaudés : selon une enquête de l'hebdomadaire économique Toyo Keizai, les entrepreneurs nippons implantés en Chine s'inquiètent de la qualité des produits et de l'augmentation des coûts de production. C'est le cas aussi d'entrepreneurs sud-coréens, taïwanais ou hongkongais.
Ces réserves sur la Chine, au moment où l'on peut s'interroger, à quatre mois de l'ouverture des Jeux olympiques de Pékin, sur sa conception du respect des droits de l'homme, justifient-elles ce regain d'intérêt de Paris pour un Japon qui paraît, lui, carrément en panne et auquel les tenants du néolibéralisme n'épargnent pas leurs doctes leçons comme à un enfant en crise de croissance ?
Outre que le Japon rapporte plus à la France que la Chine et qu'il s'inscrit dans une perspective de stabilité à bien plus long terme - quels que soient ses problèmes : endettement public faramineux, vieillissement rapide -, ce pays, qui a toujours une machine productive très performante, est appelé longtemps encore à indiquer le cap technologique dans la région. Il est aussi en mutation. L'impasse politique actuelle contribue paradoxalement à clarifier les enjeux : quel modèle socio-économique les Japonais souhaitent-ils ?
Un remède miracle.
La coexistence à la Diète de deux majorités - celle du parti gouvernemental, libéral-démocrate (PLD), à la Chambre basse, et celle de l'opposition (PDJ) à la Chambre haute - indique qu'entre 2005, avec le raz de marée du PLD à l'Assemblée nationale, et juillet 2007, avec la victoire du PDJ au Sénat, les électeurs japonais ont " changé leur fusil d'épaule". En 2005, lors de la vague populiste en faveur du premier ministre Junichiro Koizumi, adulé des milieux d'affaires, les électeurs pensaient qu'un petit gouvernement et les "réformes" brandies comme un remède miracle résoudraient leurs problèmes. Deux ans plus tard, ils n'ont plus les mêmes espoirs : les disparités sociales se sont accrues et le niveau de vie de beaucoup, comme le fonctionnement des services publics, s'est détérioré. Un sondage réalisé en décembre par deux politologues indique que l'appréciation des Japonais sur l'état de leur société est négative et que 70 % d'entre eux sont inquiets pour leur avenir personnel.
Que souhaitent-ils ? Selon le même sondage, pour les deux tiers, un modèle social de type scandinave avec un système de protection sociale publique, et, dans une moindre proportion, le retour à la société de type traditionnelle valorisant le travail. Moins de 7 % sont en faveur d'un modèle social à l'américaine mettant l'accent sur la compétition et l'efficacité. Les Japonais paraissent favorables à un capitalisme caractérisé par son efficacité, mais aussi une contribution positive à des objectifs sociaux. Ce sondage, certes indicatif, est révélateur du clivage qui se dessine. Mais celui-ci est encore loin d'être fonction des appartenances partisanes : ni le PLD ni le PDJ ne présentent une vision unifiée en matière de politique socio-économique. Il suppose donc un réalignement des forces politiques. Le premier ministre Fukuda a compris la demande de l'opinion et il a choisi de recentrer les questions internes. Mais il est contré par une opposition qui s'arroge la "priorité aux conditions de vie" et entend bien faire "dérailler" le gouvernement, et il est paralysé par les luttes internes au sein de son propre parti.
La transition politique qui se dessine ne se réduit pas à une simple alternance au pouvoir ou à la traditionnelle bataille entre réformistes et "vieille garde". La question qui se pose au Japon revient à inventer, avec un héritage historique et socioculturel différent de celui de l'Occident, un fonctionnement du capitalisme adapté à la mondialisation à la fois par son efficience et par une contribution positive à la protection sociale. Une quête commune à d'autres pays de la région que pointe Daniel Bell dans Beyond Liberal Democracy, Political Thinking for East Asian Context (Princeton University Press, 2006). Au Japon, la partie est loin d'être gagnée, mais elle paraît engagée. Et le regain d'intérêt de Paris pour l'Archipel est d'autant plus souhaitable que la crise du capitalisme américain incite les milieux politiques à s'interroger sur un renforcement des mécanismes de gouvernance mondiale." (10 avril 2008).

Ce texte est de M. Philippe Pons, correspondant du journal Le Monde au Japon. japon_guideL'un des Français, avec me semble-t-il M. Jean-Marie Bouissou, qui connaissent le mieux ce pays. Oh bien sûr, il y en a sûrement d'autres qui m'excuseront de ne pas tous les citer ici, mais je prends la liberté de vous recommander tout particulièrement les ouvrages de ces deux messieurs. Et notamment "Le Japon des Japonais", écrit par M. Pons en collaboration avec M. Pierre-François Souyri, Directeur de la Maison Franco-Japonaise à Tōkyō, publié aux éditions Liana Levi, à mon avis le meilleur guide pour une initiation sur le Japon, ses habitants et leur mentalité.
Et si je reprends ici cet article publié sur internet le 10 avril 2008, c'est parce qu'il me paraît particulièrement instructif, en intégrant à ses informations d'actualité pure (le voyage du Premier Ministre M. Fillon au Japon du 10 au 12 avril 2008, l'état général actuel du Japon d'un point de vue politique, économique et social...), quelques notions fondamentales qui devraient inciter les entrepreneurs français à la réflexion. Avec en particulier cette idée qui m'est chère et que je développe très souvent lors de mes interventions en tant que formateur ou conférencier, et qui est qu'à la différence des pays émergeants vers lesquels tout le monde se tourne actuellement, parfois avec raison, souvent par mode, le Japon est par excellence le partenaire économique, financier et surtout commercial vers lequel il conviendrait de s'intéresser en priorité. Car ainsi que le souligne M. Philippe Pons,  "le Japon rapporte plus à la France que la Chine et (...) il s'inscrit dans une perspective de stabilité à bien plus long terme". Japon_3_me_grandCela fera quarante ans l'année prochaine que le prédécesseur de M. Pons, M. Robert Guillain, également correspondant du Monde au Japon, faisait découvrir à la France le formidable essor économique de ce pays ravagé par la Seconde Guerre Mondiale et qui, en une seule génération, était devenu le "Japon troisième grand" (publié au Seuil), et en vérité la deuxième puissance économique du monde libéral puisque dans son classement M. Guillain y incluait l'URSS. Deuxième grand du monde capitaliste, le Japon l'est non seulement resté, mais il a de plus appris à intégrer la mentalité occidentale dans sa culture. Assurément asiatique, le Japon n'en est pas moins l'interlocuteur le plus proche de nos coutumes, de nos habitudes, de notre mentalité.
Il est grand temps je pense qu'on prenne conscience dans notre pays que, s'il conserve des pratiques, un mode de vie ou encore une façon de penser qui lui sont propres et qu'il nous faut sans conteste apprendre, comprendre et prendre en compte, le Japon est un pays avec lequel je suis persuadé que nous avons bien plus de points communs qui nous rapprochent que de différences qui nous éloignent... 


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