Assari.
Un mot bien difficile à trouver l'équivalent en français. Dans la phrase "il a répondu assari au questionnaire qui lui était soumis", ce mot pourra être traduit par "facilement". "Il a refusé assari ma demande": dans ce cas, c'est plutôt le mot "sèchement" qui convient.

Mais le mot assari a une toute autre utilisation dans la bouche des Japonais. Particulièrement ardu à traduire par un seul mot en français, et pourtant très intéressant à mon avis, parce qu'il exprime un aspect très caractéristique de la mentalité japonaise. Lorsque vous demandez à un Japonais pourquoi il apprécie particulièrement un plat, vous l'entendrez souvent vous répondre: "Parce qu'il est assari". Lorsqu'il qualifie un goût, je serais tenté de traduire ce mot par léger, simple voire sobre ou encore dépouillé. Car effectivement, les Japonais aiment, pour la plupart d'entre eux, les goûts simples et légers. A l'inverse, ils n'apprécient que peu les plats que l'on pourrait qualifier de lourds comme les goûts trop complexes. Je dirais même persistants ou collants à la bouche. Je pourrais cependant ajouter, pour être plus précis et tenter de mieux faire comprendre la nuance de ce mot que, bien sûr, un plat qui est assari peut nécessiter une longue préparation ainsi que l'utilisation de multiples ingrédients dont chaque saveur viendra chatouiller les papilles. Mais le résultat global doit être simple, léger. En fin de compte assez dépouillé. C'est notamment pour cette raison sans doute que l'huile, même si elle est souvent utilisée en cuisine, ne se ressent pas une fois le plat présenté à son consommateur. Ce qui est gras est en effet souvent considéré comme lourd, persistant, dérangeant. C'est cette exigence de légèreté qui fait de la friture japonaise l'une des meilleures de monde de tempuramon point de vue. Le raffinement des tempura, tonkatsu et autres agemono (friture) vient de ce que l'on ne ressent absolument pas le mode de cuisson. Le goût de l'huile viendrait "polluer" le goût naturel de la crevette, la viande, le poisson ou le légume qui est frit. Et, même si cela peut paraître paradoxal, la graisse en soi peut être assari si elle est bien préparée... toroC'est ainsi que les Japonais préfèrent souvent les parties grasses des poissons ou des viandes aux parties dites maigres. A l'inverse de ce que pensent beaucoup de Français, les Japonais sont particulièrement friands des parties grasses et rose pâle du thon préparé cru en sashimi (chū-toro ou ō-toro), bien plus que des parties maigres et bien rouges qu'on appelle akami ou plus génériquement maguro. L'erreur provient de ce que la race du thon est le thon dit rouge et non pas blanc: les Japonais aiment donc les parties blanches du thon rouge... De la même façon qu'au filet de boeuf tout rouge, ils préfèrent une viande persillée comme en offre le Wagyū, le boeuf dit de Matsuzaka (ou de Kōbe) ou même assez grasse qu'ils utilisent notamment dans le sukiyaki ou le shabu-shabu.   

Et à bien y réfléchir, on s'aperçoit que ce mot assari, s'il n'est en japonais utilisé qu'en matière culinaire pour ikebana1exprimer un goût, il pourrait fort bien qualifier l'état d'esprit qui prédomine dans bien des domaines culturels nippons. Prenez par exemple l'ikebana ou art floral. Le choix du vase, la disposition des fleurs ou autres plantes, la façon de les manipuler pour parvenir au résultat final souhaité répondent à des règles bien précises et nécessitent une technicité souvent complexe. Pourtant, malgré cette technique, et même s'il est souvent généreux en couleurs, l'ikebana se caractérise le plus souvent par une réalisation "simple", sobre et dépouillée. Peut-être serait-il judicieux d'y ajouter le mot d'épuré.

Egalement facilement perceptible est ce goût pour la sobriété et le coté très épuré qu'on peut remarquer dans l'architecture traditionnelle. templeBien sûr, il existe des exceptions, selon les régions, selon les périodes, selon les objectifs ou selon les coûtumes de l'époque. Mais si l'on examine de façon globale les temples japonais et qu'on les compare à ceux de pays comme la Chine, l'Inde ou la Thaïlande, on ne peut que constater la grande sobriété des lieux de culte de l'archipel nippon. Même si l'architecture est techniquement complexe, soignée et raffinée, le résultat final est le plus souvent d'apparence simple, et surtout très peu "chargé" en décorations exhubérantes ou criardes. Il y règne une ambiance de sérénité, de dépouillement. Même un matériau d'ornement comme l'or, lorsqu'il est utilisé, n'est jamais choquant ou agressif à l'oeil.

Prenez également l'intérieur des maisons. Les appartements japonais contemporains sont souvent petits, et l'abondance de produits issus de la société de consommation actuelle les transforme souvent en espèces de ryokan_1cavernes d'Ali-Baba de l'électrique et de l'électronique plus ou moins bien rangées. Les meubles et les bibelots de toutes sortes empêchent souvent les grands mouvements. Mais si vous contemplez les maisons traditionnelles, telles que vous pouvez les imaginer en regardant des films dits d'époque ou en vous rendant dans les auberges japonaises qu'on appelle ryokan, vous pourrez aisément constater le quasi dépouillement des intérieurs qui apparaissent presque vides et peut-être abandonnés plutôt que meublés et véritablement occupés par des habitants.

Dans la gastronomie, l'architecture, la décoration intérieure, l'art floral, mais aussi la llittérature et les haiku par exemple, forme poétique tellement complexe par ce qu'elle inspire mais tellement simple dans sa construction: que cela concerne l'art ou tout ce qui constitue la culture de leur pays, les Japonais sont souvent amateurs de choses simples, sobres et épurées. Même s'il est aussi vrai que ce pays est celui de la contradiction et que de nos jours, il n'est pas rare de tomber sur des immeubles parfaitement hideux et du plus douteux des goûts comme le sont par exemple la plupart des "love hotels", ou d'entrer dans des établissements, restaurants, boutiques ou autres salles de jeux, qui sont tout sauf dépouillés et zen...
Mais je crois qu'on pourrait conclure ce petit article par une extension professionnelle qui ne serait peut-être pas autant exagérée qu'il y paraît de prime abord. Parce que c'est un trait caractéristique de leur mentalité, je crois qu'il n'est pas erroné de considérer que, dans les affaires aussi, et aussi complexes que soient ces dernières, les Japonais ne sont jamais autant séduits que lorsqu'on les sollicite avec un projet qui est présenté ou conçu sur des bases claires, simples et épurées... Mais ceci fait plutôt l'objet de certaines de mes formations, je ne saurais ici ennuyer le lecteur avec des histoires de travail ou de projets professionnels...!




Retour à la page d'accueil





.