Comprendre le Japon actuel n'est pas chose aisée, certes, mais quel pays, quelle culture, quelle mentalité pourraient être décodés et expliqués de façon globale et définitive en quelques mots ou en quelques phrases? L'Empire du Soleil Levant n'est sans doute à ce titre ni exceptionnel, ni vraiment différent des autres pays du monde. Pourtant, il me semble possible d'évoquer et d'entrevoir (à défaut de vraiment les expliquer) beaucoup d'aspects d'une mentalité en même temps simple et complexe à travers l'une de ses manifestations sportives et culturelles des plus simples... et des plus complexes aussi, je veux parler du sumō. Simple par ses règles de base (expulser son adversaire de l'aire de combat ou lui faire toucher le sol par n'importe quelle partie de son corps autre que la plante de ses pieds) et infiniment complexe par tout le rituel et l'esprit qui le caractérisent. Parle-t-on toujours de "tradition et modernité" en évoquant le Japon? Le sumō en est certainement l'un des exemples les plus évidents. Comme il illustre aussi de mon point de vue tout ce qui fait le Japon d'aujourd'hui, les difficultés économiques, les errances politiques, une crise de moralité, etc... Le petit monde du sumō d'aujourd'hui semble cristalliser et concentrer en lui-même bien des maux qui s'abattent sur le Japon contemporain. Mais aussi nombre de ses bons cotés. Et s'il me semble qu'un auteur inspiré pourrait, sans exagérer, écrire un livre entier pour traiter pleinement ce sujet, je vais tenter d'en faire ici un bien plus court exposé, en priant le lecteur d'excuser les inévitables raccourcis ou omissions qu'impose cet exercice de style.

Le sumō est sport à part au Japon. Il est ce qu'on appelle un kokugi, ou "art national". A ce titre, il est très différent des autres grands sports qui sont les plus populaires au Japon, le baseball, le football ou autre athlétisme. Ou même des autres sports d'origine japonaise et que l'on appelle arts martiaux, même si ceux-ci mettent en avant des valeurs morales ou philosophiques jugées dans la mentalité japonaise définitivement plus importantes que leurs aspects purement sportifs. Même s'il convient de préciser ici que cette appellation de kokugi pour désigner le sumō n'est apparue semble-t-il qu'en 1909, soit il y a juste un siècle très exactement.
Le sumō aurait une histoire vieille de 1500 ans, et ses origines seraient à trouver aussi bien dans l'importation de techniques de lutte venues de Corée, de Chine ou de Mongolie que dans la mythologie shintō. Il y est fait allusion dans le fameux Kojiki datant de 712 et considéré comme le premier livre d'écriture japonaise. Cette longévité fait qu'il constitue sans doute la meilleure illustration de ce que l'on peut appeler la "tradition" dans le Japon contemporain. Mais aussi parce qu'au-delà de la pure longévité, il comporte en lui toutes les valeurs morales chères au coeur des Japonais: un code de l'honneur souvent assimilé à celui des samourais, l'usage maitrisé de la force physique, la modestie et l'humilité même (ou surtout) des plus forts, la nécessité d'un entraînement défiant la volonté humaine commune... Un sumōtori ne lève jamais les bras en signe de victoire, répond à peine aux interviewes des journalistes, n'exprime ni sa joie ni sa tristesse si ce n'est que très discrètement, et bien entendu encore moins les souffrances dues à une blessure, à un entraînement extrêmement exigeant, voire même à ce qu'on appelle souvent (un peu par erreur de mon point de vue) un bizutage jugé par certains humiliant... En résumé, le sumō est ce à quoi tout Japonais pourrait sans hésitation se référer pour illustrer ou expliquer les valeurs qui font l'honneur de son pays et de sa mentalité.

Mais, à mes yeux, il semble que le sumō d'aujourd'hui soit surtout devenu l'illustration même des maux qui assaillent le Japon de nos jours. A l'origine de ce point de vue, et pour mieux le comprendre peut-être, un article paru en octobre 2008 dans le quotidien Libération et signé par son correspondant de l'époque Michel TEMM
AN, que je reproduis ici dans son intégralité:

"Depuis quinze siècles que le sumo a été introduit au Japon, jamais ce sport ancestral ne s’est si mal porté. Une série de scandales a ébranlé le petit monde clos et opaque des «écuries» (sumo-beya), où des maîtres forment leurs disciples à cette dure école d’ascétisme et d’humilité. Matchs truqués, lutteurs dopés, blessures simulées, apprentis tabassés, c’est l’heure du grand déballage. Et voilà les sumotoris déboulonnés de leur piédestal de demi-dieux.

«Le sumo est plus qu’un sport, explique Toshiharu Kyosu, un ancien lutteur devenu commentateur. Certains considèrent les tournois comme une cérémonie religieuse shintô. D’autres, comme un art dramatique, voire un art martial. Son origine s’identifie à la naissance du pays. Le sumo est lié au bushido, le code d’honneur des samouraïs. Les lutteurs sont les représentants sur terre de forces fantastiques.» Un sumotori, en théorie, ne parle pas et ne se plaint jamais. La simplicité, la douceur et la rigueur morale sont les vertus cardinales prêtées à ces géants de chair et de graisse. C’est du moins ce que le public a longtemps cru…

Linge sale et cannabis

Il y a trois semaines, Soslan Gagloev, un lutteur russe de 20 ans, connu sous le nom de Wakanoho, mettait brutalement les pieds dans le plat en dénonçant le «milieu pourri» du sumo nippon. Lors d’une conférence de presse d’à peine dix minutes, le jeune homme s’est dit prêt à «raconter toutes les saletés» dont il a été témoin, durant sa brève carrière. D’autant plus brève que, l’été dernier, l’association japonaise de sumo l’a «exclu à vie» du circuit, pour possession de cannabis. Persuadé d’être un bouc émissaire, Gagloev lave son linge sale en public, ayant perdu à peu près tout espoir de réintégration. Il a ainsi promis des révélations sur le dopage des lutteurs et le bidonnage des matchs  : «J’ai été obligé de livrer des combats truqués contre de l’argent dès que je suis entré en première division», a affirmé le malheureux Gagloev.

Truqué le sumo ? C’est le soupçon qui vaut à l’hebdomadaire Shukan Gendai d’être traîné en justice par les plus grands sumotori du pays. Le magazine à scandales a publié, l’an dernier, une enquête démolissant l’actuel numéro 1 de la discipline, Asashoryu. De son vrai nom Dolgorsuren Dagvadorj, ce Mongol de 28 ans, 145 kilos pour 1,85 mètre, aurait «acheté onze desquinze combats» du grand tournoi qui lui a permis de remporter son dix-neuvième trophée. Chacune de ces victoires prétendument arrangées aurait été monnayée 800 000 yens (5 500 euros), selon le Shukan Gendai. Venu, début octobre, à la barre, le belliqueux Mongol Asashoryu a nié avoir arrangé des combats. Il est maintenant soutenu par trente-deux lutteurs, qui, avec leur armée d’avocats, réclament des dommages et intérêts de 860 millions de yens (5,9 millions d’euros).

Devant le tribunal, le magazine a en revanche été conforté par le témoignage d’une ancienne vedette du sumo : «Quand j’étais lutteur, 75 à 80 % des combats étaient arrangés et j’ai moi-même participé à de telles pratiques», a déclaré Itai, qui tenait le haut de l’affiche dans les années 80. Au fil de ce procès, le scandale ne fait donc que grandir. Et la fin tragique, en juin, d’un apprenti lutteur japonais de 17 ans, battu à mort dans une écurie, a choqué tout le pays. Le maître de l’écurie - dont le salaire mensuel (9 000 euros) a été réduit d’un tiers pendant trois mois - ainsi que trois lutteurs sont en cours de jugement pour meurtre.

Il y a encore quinze ans, le Japon baignait dans l’âge d’or du sumo. Pour la plupart des habitants de l’archipel, le nom de Takanohana, plus jeune lutteur entré en compétition, à 17 ans, vingt-deux fois vainqueur de la Coupe de l’empereur, fils de l’ex-champion Futagoyama, reste associé à cette époque d’euphorie. Takanohana charmait les foules par le contraste entre son style agressif et son visage poupin. Les hauts et les bas de la vie sentimentale de ce demi-dieu à marier faisaient même monter ou baisser la Bourse de Tokyo.

Ruisseaux de sueur

En 1994, sacré yokozuna (grade suprême du classement) à 21 ans, son 1,85 m supportait 160 kilos. Aujourd’hui, à 35 ans, Takanohana a fondu. Depuis qu’il s’est retiré de la compétition et dirige sa propre écurie, il est tombé à 90 kilos : «J’entretiens ma forme. Je mange moins. Je profite un peu plus de la vie.» Quand paraît le maître, les lutteurs osent à peine le regarder. Takanohana s’assied, observe l’entraînement, ne dit rien jusqu’au salut de fin.

Avec la force de titans, les énormes ventres claquent l’un contre l’autre. Les chignons virevoltent. Depuis l’aube, les sumotori, levés à 5 heures, s’entraînent dur. A jeun. Des ruisseaux de sueur coulent entre leurs omoplates. Etirements, grands écarts, exercices d’endurance, combats… Jusqu’au premier repas de la journée, à 9 heures, le moment du chanko-nabe, un copieux pot-au-feu de viande ou de poisson mijoté avec des légumes. Après la sieste, l’entraînement reprend, d’une intensité inouïe. Chacun souffre en silence. Sans un mot. Sept heures par jour. Le prix à payer pour pouvoir encaisser les chocs sans se rompre les cervicales. Et devenir des champions couverts d’or. «Les lutteurs d’aujourd’hui ne s’entraînent plus assez.» La pique est de l’oncle même de Takanohana, l’ex-grand champion Wakanohana.

A l’évidence plutôt que d’en baver dans les écuries, les ados nippons d’aujourd’hui préfèrent, de loin, s’éclater sur leurs consoles de jeux vidéo. Ce n’est donc pas un hasard si les deux derniers sumotori sacrés yokozuna se trouvent être des étrangers. Le sumo d’élite n’est plus le sport 100 % japonais de jadis. Les Hawaïens, à la forte corpulence, sont admis dans le dohyo (arène) depuis plus d’un siècle. L’ex-basketteur hawaïen Chad Rowan, Akebono de son nom de lutteur, 2,04 m, 225 kilos, était devenu le premier étranger à accéder au pinacle de la hiérarchie, lorsqu’il fut sacré yokozuna en 1993. Akebono avait su assimiler la culture humaine, religieuse et spirituelle du sumo, élevé au rang de kokugi (art national).

Mais la récente accélération de cette ouverture (avec la percée de Coréens, de Mongols et d’Européens de l’ex-bloc soviétique) déplaît à ceux pour qui le sumo doit rester cet «art national.» En 2004, certains, à Tokyo, avaient comparé la consécration de Asashoryu, arrivé d’Oulan-Bator en 1997, à «l’invasion des Mongols au XIIIe siècle.» Et tant pis s’ils oublient au passage que le sumo, avant d’arriver au Japon, était déjà pratiqué en Corée, en Chine et en Mongolie. A Tokyo, un parlementaire a carrément proposé d’interdire le sumo aux étrangers. «Le dernier incident [avec le lutteur russe Gagloev, ndlr] nous rappelle qu’il est difficile, pour ceux qui ne possèdent pas l’esprit japonais, d’être les porteurs de notre culture», soutient Kenshiro Matsunami, ancien lutteur et ex-vice ministre des Sports.

Sévère punition

Les trois sumotoris châtiés l’été dernier pour consommation de cannabis sont tous trois russes. Pour quelques volutes de marijuana, voici les 34 lutteurs étrangers licenciés au Japon (sur un total d’environ 700 lutteurs dans 53 écuries) dans la ligne de mire des puristes. Meilleur lutteur de longue date, impétueux et irascible, le Mongol Asashoryu, au centre de l’actuel procès en diffamation, n’en est pas à son premier accroc. Au cours de l’été 2007, il avait été sévèrement puni par l’association du sumo (salaire baissé d’un tiers, exclusion de tournois), pour avoir simulé une blessure aux ligaments. Il avait fait faux bond à une tournée caritative dans l’archipel, prétextant des douleurs au genou, mais fut filmé, deux jours plus tard, en Mongolie, sur un terrain de football, participant à un match de gala !

«Si un yokozuna se retrouve pris dans une affaire trouble, les dégâts sont énormes», juge Eriko Suzuki, originaire des quartiers populaires de Tokyo. Pour cette fan qui a grandi à deux pas de Ryogoku, le quartier des écuries et restaurants de chanko-nabe et du Ryogoku Kokugikan (le stade de sumo de Tokyo) : «Les meilleurs doivent montrer l’exemple car ils influencent les lutteurs plus jeunes. Aujourd’hui, les Japonais en ont assez des scandales. Ils attendent avec impatience le retour d’un grand champion à la force tranquille.» Japonais de préférence… Malgré ses exploits, Asashoryu n’a jamais réussi à se faire aimer du public : on lui reproche son manque de modestie et de raffinement. Tout juste nommé, le nouveau président de l’Association du sumo japonais, l’ex-champion Musashigawa, a promis de remettre de l’ordre et de «combattre tous les maux du sumo». Son premier projet en dit long : soumettre les lutteurs étrangers à un programme spécial d’éducation d’un an. Pour être dignes de devenir yokozuna."

Chacun pourra tirer les conclusions et les enseignements qu'il souhaite de cet article. Personnellement, je voudrais surtout retenir, à travers la description du tout petit monde actuel du sumō et l'étalage des scandales qui l'agitent, un certain nombre de considérations générales qui, à mon avis, sont assez représentatives du visage qu'offre le Japon contemporain dans son ensemble. A savoir, en vrac et dans le désordre, ses aspects exemplaires comme ses cotés plus sombres:
- un pays où cohabitent, parfois pour le plus grand des bonheurs, mais parfois avec difficulté, les nobles valeurs ancestrales et le pragmatisme, notamment économique, qu'impose (?) l'époque moderne. L'argent est plus que jamais le nerf de la guerre, il autorise la survivance des traditions les plus typiques, permet les plus grandes réalisations et aide à concrétiser les rêves les plus beaux, mais parfois il dicte sa loi et engendre bien des dérives, telles que pots-de-vin, combats truqués etc...
- un pays où le pouvoir politique, à l'image des instances dirigeantes du sumō, affirme souvent une autorité plutôt positive et bénéfique, mais peine parfois à se dégager et s'affranchir des grands intérêts économiques (intérêts souvent personnels d'une infime minorité...) parce que ce sont précisément ces derniers qui lui apportent ses moyens d'existence, lui interdisant parfois de mettre en oeuvre et de faire (au profit de la grande majorité de la population) ce qu'il a promis de faire (avec plus ou moins de sincérité...) et ce pourquoi il a été élu
- un pays qui ne parvient pas à rassurer sa jeunesse, si inquiète pour son avenir et jugée (à tort ou à raison?) trop habituée au confort matériel moderne, ainsi qu'à la convaincre qu'elle trouvera sa voie dans les valeurs qui ont fait celle de leurs ainés, l'effort, le travail, l'abnégation, l'humilité... (des ainés, je le précise au passage, qui ont tant souffert des conséquences de la guerre qu'ils ont tout fait afin que les générations suivantes puissent enfin goûter au meilleur du confort matériel...)
- un pays capable, quoi qu'on en pensent certains esprits à mon avis bien superficiels, de s'ouvrir avec intelligence à l'étranger, d'aller y rechercher certes ce dont il a besoin pour lui-même, mais aussi de réaliser à cette occasion, au-delà d'une simple immigration, une réelle intégration de quantité d'étrangers qui ne regrettent vraiment pas d'y être venus et de s'être imprégnés de la culture et de la mentalité locales dans ce qu'elles ont de meilleur
- et dans le même temps, un pays qui peine à gérer une immigration qu'il juge parfois porteuse de travers ou de vices réputés "non-japonais", une immigration qu'il tente de désigner comme "coupable" des maux qui l'assaillent, donnant de plus au passage du grain à moudre aux extrêmismes nationalistes ou à ceux qui prétendent que les Japonais seraient racistes. Une immigration qu'il accuse parfois avec raison, mais trop souvent à tort, celle-ci ne faisant en fait que révéler une culpabilité à l'origine bien nippone. Mais c'est tellement plus simple d'accuser l'autre (et surtout l'étranger) au lieu de reconnaître ses propres insuffisances...
- un pays largement démocratique, où la presse a souvent l'occasion et les moyens d'exercer un véritable contre-pouvoir en divulgant les errances des nantis (même s'il est vrai aussi qu'elle se nourrit parfois de scandales qui sont largement exagérés pour de simples raisons commerciales...)

Un pays, au bout du compte (même si cette énumération pourrait être bien plus longue) encore mal connu mais fascinant et qui reste très attractif. Et, en définitive, source de nombreux enseignements (ceci n'engage que moi...). 

Et un pays qui, à bien y penser et par bien des aspects, m'en rappelle finalement un autre qui nous est bien plus proche...
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