Le japonais est une langue qui ne s'est guère internationalisée, mais il est néanmoins un certain nombre de mots ou expressions japonaises qui ont réussi à franchir les frontières de l'archipel extrême-oriental et se répandre à travers le monde. C'est ainsi que chez nous, en France, quelques mots se sont intégrés à notre vocabulaire, avec plus ou moins de rapport avec leur signification d'origine d'ailleurs. Par exemple, le mot tsunami, terme "scientifique" adopté de plus en plus dans notre langage courant pour remplacer celui de "raz-de-marée". Surtout depuis celui de décembre 2004. Moins funeste, l'origami qui désigne, comme chacun le sait aujourd'hui, ces figurines diverses réalisées grâce au simple (mais parfois complexe!) pliage d'une feuille de papier, et qui a réussi à s'imposer en France grâce à ce que je serais personnellement tenté de nommer le "japonisme, 2ème impact" (je m'en expliquerai bientôt dans un nouvel article). Jusqu'à devenir l'appellation officielle - et le slogan publicitaire - des forfaits de téléphonie mobile de la société Orange, sans aucun rapport donc avec ce qu'il désigne normalement. Mais le mot japonais le plus utilisé en France actuellement (et même depuis pas mal d'années déjà) est très certainement le mot zen, pour évoquer le calme, la tranquilité, la sérénité, voire même une certaine sagesse. Sans que la plupart de ceux qui l'emploient n'ait vraiment connaissance des enseignements du bouddhisme japonais dont il est issu, ce mot est complètement entré dans notre langage de tous les jours comme adjectif courant, quasi français.

Il est une autre expression japonaise qui est entrée dans le vocabulaire français sans avoir vraiment d'équivalent dans notre langue, c'est d'ailleurs pour cela que les très rares Français qui la connaissent l'utilisent telle quelle. C'est le groupe de mot taijin kyōfushō. Une expression encore bien peu usitée dans notre langue, mais que tous ceux qui veulent mieux comprendre la mentalité japonaise devraient pourtant connaître. Taijin signifie "entre les êtres humains", kyōfushō voulant dire "la maladie (ou le trouble ou encore le syndrome) de la peur (ou de l'angoisse ou encore de la crainte)" ou autrement dit, "la phobie". Il s'agit donc d'un syndrome qui s' apparente à ce qu'on nomme chez nous les "phobies sociales",  qui désigne en fait un ensemble de troubles de relations interpersonnelles, dont l'origine est la peur ou la crainte de représenter une gêne, voire même une nuisance, pour autrui. Et si je suis convaincu que ce mot devrait être mieux connu chez nous, c'est non pas que le (vrai) syndrome soit excessivement développé au Japon (même s'il est en général reconnu qu'il concerne principalement les Japonais ainsi que les Coréens), je veux dire en tant que réelle pathologie nécessitant des soins médicaux, mais c'est parce que ce que le taijin kyōfushō est à mon sens largement entré dans la culture et la mentalité japonaise - sans qu'il soit donc néanmoins possible de parler pour cela de réelle maladie ou de comportement pathologique.

Il est en effet très fréquent de rencontrer des Japonais semblant atteint par le
taijin kyōfushō (je tiens à insister sur le "semblant"). Il s'agit même d'un véritable état d'esprit quasi collectif. Bien des Japonais préfèrent éviter toute relation avec un autre, et surtout lorsque cet autre est un étranger. Non pas toujours de crainte de gêner ou de nuire,  ça ne  va pas souvent jusque là, mais plus simplement de peur de ne pas savoir se comporter de façon adaptée, de ne pas être bien compris, ou de ne pas bien répondre à l'attente de l'autre. Sans doute serez-vous nombreux, parmi les lecteurs de ce petit article qui auront fréquenté des Japonais, au Japon ou en France, à avoir croisé des gens qui se comportaient de façon très effacée, très discrète, quasi inexistante. Pour ne pas se faire remarquer, parce qu'ils avaient comme peur de déranger. Ou encore, combien d'entre vous, qui serez allés au Japon, aurez eu cette expérience un peu déroutante qui consiste à poser une question simple à un Japonais (par exemple, l'adresse d'un édifice très connu ou le moyen de se rendre dans un lieu tout proche), d'être persuadé que votre interlocuteur ne peut pas ne pas avoir compris tellement le formulé de votre question était claire et simple.... mais de voir celui-ci s'esquiver en agitant sa main de façon négative et quasiment se sauver sans demander son reste! Moins caricatural (et franchement comique parfois...) mais beaucoup plus fréquent, ces situations où, à des questions posées assez légèrement parce que paraissant, à nous Français, assez innocentes, on ne reçoit en retour qu'une réponse vague, précédée d'une période d'hésitation qui a déjà en soi toutes les raisons de vous surprendre en raison de sa longueur. Voir même, pour toute réponse à un avis émis, un "sō desune...", que l'on serait tenté de traduire par "oui, en effet..." et donc une réponse plutôt affirmative, mais qui, en réalité, signifie très souvent "vous n'y êtes pas du tout, mais j'ai peur de créer chez vous une gêne ou de vous blesser en vous opposant un "non, pas du tout" trop catégorique, alors je préfère cette expression vague qui donne au moins l'illusion que votre point de vue est possible et que je le respecte et je laisse à autrui le soin de trouver la façon adéquate de vous faire comprendre que vous êtes dans l'erreur"... Voilà tout ce que peut parfois vouloir dire "sō desune..." !

Les touristes japonais qui visitent la France sont je crois considérés comme les étrangers les plus agréables, les plus discrets, les "meilleurs" des touristes du monde. Ils ont cette image de gens polis, réservés, propres, discrets, bref, ils sont très appréciés de l'immense majorités des hôtels, des restaurants ou encore des lieux touristiques qui font la fierté de notre beau pays. M'est avis que, si cela est bien sûr aussi l'expression d'une éducation bien faite au niveau individuel (la preuve, c'est qu'on croise parfois des individus chez qui cette bonne éducation brille surtout par son absence...!), cette attitude est je crois essentiellement due à une mentalité nationale dont une des premières règles impose aux Japonais de ne pas se faire remarquer, de ne jamais faire de vagues, pour ne pas risquer d'importuner son voisin ou de troubler la sérénité de son environnement.

Je ne voudrais ici poursuivre en réflexions plus ou moins douteuses, comme savoir si la crainte de nuire à autrui est aussi en partie responsable du phénomène otaku au Japon, ou encore analyser le rapport qu'il peut y avoir entre cette grande retenue dont les Japonais se doivent de faire preuve et le total dédain des autres dont ils ont montré qu'ils sont aussi capables (politiquement, militairement ou même commercialement parlant). Mon souhait, dans cet article, se borne à ne mettre en lumière qu'un mot, en l'occurence deux,
taijin kyōfushō, qui de mon point de vue expliquent bien des comportements qui à nous Français semblent parfois surprenants, déroutants, difficiles à comprendre. Aller plus loin et examiner en détail tout ce qui peut, dans la mentalité japonaise, trouver origine dans cette "phobie" serait sans doute long et fastidieux, et expliquer ici à tous ceux qui voient d'autres raisons à l'attitude parfois impénétrable des Japonais  pourrait s'avérer un peu périlleux: j'aurais trop peur de froisser plus d'un lecteur et de les voir me poster un commentaire que je ne saurais peut-être interpréter avec justesse: "sō desune..." !
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