Introduction.

Il serait difficile, vain même, de prétendre expliquer en quelques mots la mentalité d'un peuple dont l'histoire est multimillénaire et la pensée, l'héritage et la conjugaison de maintes évolutions au travers des siècles. Les Japonais d'aujourd'hui sont des gens de notre époque, dont la mentalité est fortement influencée par les tendances internationales. Pourtant, et c'est ce qui fait généralement son charme, cette mentalité est encore très profondément marquée par des convictions et des fondamentaux remontant à plusieurs siècles – quand ce n'est pas la nuit des temps...

Du Japon d'aujourd'hui, nous admirons en particulier ses arts, mot auquel nous ajoutons volontiers l'adjectif « martiaux ». Ma toute première remarque concerne cette dénomination. Traduire Budô par art martial me semble, sinon incorrect, au moins susceptible d'en empêcher la bonne compréhension. Et je resterais volontiers sur la traduction littérale et préfère de loin parler de « Voie de la guerre » ou « Voie martiale ». La « Voie » me semble en effet bien plus adaptée que le mot « art », elle exprime l'un des critères fondamentaux des différentes disciplines qui composent le Budô : l'accomplissement de l'Homme à travers un (long) entraînement du corps et de l'esprit, un (long) « cheminement » physique et spirituel. Dans la mentalité japonaise, bien plus que le but ou le résultat qui ne sont quasiment jamais atteints, c'est bien le cheminement suivi pour tenter d'y parvenir qui est le plus important. 

Et parce qu'il s'agit toujours d'accomplissement de l'Homme et non de la simple maîtrise d'une technique particulière, les dô ou « voies » au Japon ne concernent pas seulement ce qui a trait à la guerre mais également d'autres formes d'arts, notamment celui des fleurs (Kadô), de la calligraphie (Shodô) ou encore celui du thé (Chadô ou Sadô).

Cette « Voie du thé » ou Chadô (prononcer « tchadoo ») est depuis bien longtemps en France connue sous la dénomination de « cérémonie du thé ». Là aussi, je voudrais relever la maladresse de cette traduction. C'est en réalité ce qu'on appelle Chakai que l'on pourrait traduire ainsi. Mais là encore, cette traduction peut conduire à ne voir que la partie « cérémoniale » ou rituelle - c'est-à-dire une partie très réductrice - de ce qui est en réalité un long moment partagé par un petit groupe de personnes, certes à goûter à du thé préparer selon un certain rituel, mais aussi manger, boire du saké, discuter de bien des choses de la vie... Il me semble alors plus heureux de parler de « Rencontre autour du thé ». Une rencontre, certes avec le thé, mais surtout avec un lieu, des êtres humains, une façon de penser, d'échanger et de se comprendre. Et plus généralement, le Chadô est une discipline complète de l'Homme sur la voie de son accomplissement, dans l'objectif final d'optimiser ses rapports avec son environnement naturel et humain. Il serait bon, dorénavant, qu'on ne parle plus de « cérémonie du thé » mais bien plus globalement de « Voie du thé » ou encore, de la même façon qu'on a naturellement adopté en France les appellations originales de Jûdô, Aikidô ou autre Kendô, qu'on se familiarise avec le mot Chadô (sans doute plus heureux en français que Sadô qui, bien que souvent considéré en japonais comme plus élégant, prête en revanche à sourire dans notre langue, rappelant un peu trop facilement et bien malencontreusement ce vocable issu de pratiques décrites par un certain Marquis de Sade...).



Le Chadô: une voie qui fait la synthèse de bien d'autres...

Pourquoi le fait de préparer ou boire du thé selon un certain rituel a-t-il pris une telle importance au Japon et, de plus en plus, attiré l'attention et suscité de l'étranger? La raison principale est sans doute que cette « Voie du thé » permet d'approcher et peut-être de mieux comprendre l'essentiel de la mentalité japonaise. Et si elle offre une telle possibilité, c'est sans doute parce que le cheminement sur la voie du thé nécessite de cheminer également sur d'autres voies, celle de l'arrangement floral, celle de la calligraphie, celle de la céramique, celle de la gastronomie, mais aussi celle de l'architecture, de l'habillement, etc... L'apprentissage et la pratique de certains arts martiaux peuvent également contribuer à progresser sur la voie du thé. Et parce que le bouddhisme, et notamment le bouddhisme zen, ne peut en être dissocié, celle-ci est donc, parmi toutes les « voies » japonaises, celle qui réussit peut-être le mieux la synthèse de toutes et, de ce fait, de comprendre une grande partie de la mentalité de ce pays.

En participant, en tant qu'acteur ou en simple spectateur, à une « cérémonie du thé », c'est-à-dire à ce moment particulier d'une Chakai dédié à la préparation et la dégustation du thé, on peut s'apercevoir de la variété des voies et des disciplines qui y sont impliquées. Le pavillon de thé est d'une architecture extérieure comme intérieure très particulière. Le jardin qui l'entoure répond à des critères bien précis. Chaque accessoire utilisé (Chadôgu) concerne des artisanats, voire un arts, ancestraux au Japon: la céramique (la combinaison de la terre, de l'eau et du feu), le bois, le bambou, le papier, le tissu... L'art floral est toujours présent au travers d'une plante (la seule composante qui symbolise la nature et donc le « vivant » dans un environnement global « inerte » fabriqué par la main de l'homme), tandis que la calligraphie permet d'écrire et de transmettre aux invités le thème de la rencontre du jour. 

Assister à une cérémonie du thé, c'est apprécier la grâce et la distinction de gestes simples dictés par un rituel rigoureux, mais c'est aussi et surtout approcher de très nombreux aspects de la culture traditionnelle et parfois ancestrale japonaise.



Mieux comprendre la mentalité japonaise.

Lorsqu'on découvre la culture japonaise, on peut être dérouté, au-delà du simple exotisme, par la rencontre avec deux mondes qui semblent opposés: celui d'un raffinement extrême, qu'on peut même qualifier parfois de très luxueux, auquel « s'affronte » un monde fait de simplicité, de sobriété, voire même de dénuement extrême. Et apprendre le Chadô permet de comprendre en quoi ces deux mondes, dans la réalité japonaise, ne s'affrontent pas mais au contraire se confondent et se complètent. A l'opposé de la mentalité occidentale qui bien souvent tend à s'échapper du dénuement (qui est assimilé à la pauvreté) pour aller vers le raffinement et le luxe (qui suggèrent la richesse et donc la réussite), la mentalité japonaise considère qu'il y a bien plus de richesse dans la simplicité, et que l'Homme ne s'accomplit réellement que s'il parvient, une fois ces richesses acquises, à les dépasser par le dénuement et la simplicité.
Je n'entrerai pas ici dans tous les détails et les enseignements du Chadô, je n'en aurai ni la place ni, surtout, les compétences. Mais voici quelques informations qui permettront sans doute de mieux appréhender le paragraphe précédent.

Comme beaucoup de choses au Japon, la « Voie du thé » est d'origine chinoise. Le thé, en tant que « simple » boisson, a semble-t-il été introduit au Japon par un moine bouddhiste au IXe siècle. Mais c'est au XIIe siècle qu'apparaît le matcha, un thé vert (non fermenté ni fumé) en poudre. Et s'il a été à l'origine surtout consommé par les moines bouddhistes, c'est très certainement moins pour des raisons vraiment religieuses, comme le sous-entendent un certain nombre de thèses, que pour son pouvoir « excitant » qui, comme la caféine du café, leur permettait de se tenir éveillés lors des longues séances de méditation. Et c'est sans doute pour des raisons analogues que ce thé se répandit dans le milieu des samourai puis dans l'aristocratie japonaise. Celle-ci en importa tout d'abord tout le luxe qui entourait le thé en Chine, préparé et consommé par les « grands » selon un rituel « noble » et des accessoires d'un très grand raffinement et de grand luxe. 
Mais la mentalité japonaise, de tous temps comme aujourd'hui encore, ne se satisfait jamais de l'importation pure et simple de produits ou de coutumes étrangères, elle « japonise » tout ce qui provient de l'extérieur pour en faire quelque chose de « vraiment japonais ». Et c'est probablement Sen no Rikyû, connu pour avoir codifié la cérémonie du thé au Japon au XVIe siècle, à qui l'on doit en plus l'esprit qui a guidé cette codification. Profitant lui-même de l'enseignement de ses maîtres comme de sa position sociale, Rikyû a pu imposer aux plus grands seigneurs au service duquel il a été une cérémonie du thé en parfait accord avec ce qui lui semblait être l'essence de la mentalité japonaise. Au raffinement et luxe chinois, il opposa et imposa le Wabi, que je résumerai ainsi: en accord avec la Nature, par définition « parfaite » mais dans laquelle n'existe aucune forme géométrique... parfaite, la Nature dans laquelle rien n'est jamais éternel mais tout est au contraire éphémère, en accord avec les grands principes du bouddhisme zen, le Wabi offre, à l'image de la Nature, la perfection dans l'éphémère, la perfection dans la sobriété ou même le dénuement, « la perfection dans l'imperfection »...

Ainsi, au luxe qui sévissait dans la grande aristocratie japonaise de cette époque, il préféra la simplicité. Il fit construire de petits pavillons de thé sans ornement apparent dans les palais somptueux ou au coeur des quartiers riches des villes. Il y mis de petites portes d'entrée, qui obligent les invités à s'agenouiller pour les franchir, dans une attitude de grande humilité. Il imposa l'utilisation d'accessoires, et notamment de bols pour le thé (Chawan) paraissant imparfaits, comme à peine travaillés. Et une cérémonie du thé fait l'économie de la parole, on n'y parle que très peu, Mais que le lecteur ne s'y trompe pas: Dans le dénuement de certains pavillons de thé, on peut y voir l'immensité de l'univers. Comme on dit pouvoir le contempler dans un bol de thé. Et si les convives restent silencieux, un échange d'un autre type que celui de la parole s'instaure. Sans qu'un mot ne soit prononcé, on peut « sentir » (je ne sais en français quel mot utiliser...) la pensée de l'autre, son état, ses préoccupations, ses joies ou ses peines...

Ne dit-on pas souvent – sans d'ailleurs vraiment comprendre comment cela est possible – que les Japonais communiquent aussi autrement que par les mots? En réalité, même si c'est une faculté qui peut être relativement généralisée au niveau de la nation dans son ensemble, les pratiquants chevronnées du Chadô sont particulièrement capables de ce que nous, en France, avons souvent du mal à percevoir ou à reproduire...


Au coeur de l'énigme, la respiration.

Avez-vous déjà assisté à un combat de Sumo à la télévision? Et surtout entendu et compris les remarques du commentateur? Lorsque l'heure est venue pour les deux lutteurs d'engager le combat, on les voit parfois faire mine de se précipiter l'un contre l'autre, une fois deux fois, trois fois... et tous deux se relèvent pour recommencer la préparation finale. Ou lorsque l'un des combattants se projètent trop vite sur son adversaire qui n'est pas prêt, l'arbitre central arrête le combat et les deux lutteurs se préparent à nouveau. Dans ce genre de cas, il n'est pas rare d'entendre dire iki ga attenakatta ou « leur respiration ne correspondait pas ».

Ce commentaire est hautement révélateur de la pensée japonaise: l'important entre deux personnes est qu'elles puissent communiquer. Avec un esprit de paix, de respect, etc... Et pour que ces personnes puissent communiquer, l'essentiel est dans leur respiration. Bien sûr, il convient de comprendre le mot respiration à un double degré. On pourrait ainsi parler de « longueur d'onde similaire », « d'entente » ou encore de « communion ». Mais au premier degré, chacun doit savoir, physiquement, maîtriser sa respiration, ce qui a pour effet de lui permettre d'être dans un état d'ouverture d'esprit vers tout ce qui l'entoure, que cela soit la Nature, ou que cela soit ses congénères. Peut-être le lecteur comprendra-t-il mieux l'importance de cette respiration si je rappelle qu'on la retrouve comme élément essentiel de beaucoup de disciplines. Ne serait-ce que celle du chant. Tous les grands chanteurs maîtrisent leur respiration. Et la façon de respirer est souvent décrite avec les mêmes mots, que l'on soit en Orient ou en Occident: il faut savoir respirer avec le ventre. Il en va de même pour le Chadô. Et c'est pour pouvoir respirer convenablement que le corps doit avoir une attitude droite. Celle du zazen, ou zen assis. Et celle du maître de thé, comme celle de ses convives.



En guise de conclusion de ce petit article, je reviendrai sur l'importance de l'apprentissage, du « cheminement ». Tous ces arts japonais que j'ai évoqués sont des « dô », des « Voies ». Une grande patience, une grande humilité sont nécessaires, et ce n'est sûrement pas à la lecture de quelques lignes que l'on pourra prétendre mieux les connaître. Mais peut-être le lecteur aura-t-il au moins perçu, ou effleurer, la profondeur de ce qui, aux yeux de beaucoup, n'est souvent que rituel exotique et bien éloigné de la « vraie » vie.
Dans une cérémonie du thé, bien sûr les gestes ritualisés ont leur importance. Bien sûr il y a des règles que l'on se doit de connaître, d'apprendre et de maîtriser, même si l'on n'est que participant. Mais l'essence de la cérémonie du thé n'est pas dans ces gestes. L'important n'est pas de tourner deux fois ou trois fois le bol avant de boire ou avant de le rendre. L'essentiel est de percevoir, au-delà de ces gestes rituels, l'importance de l'attitude qui autorise une respiration digne de ce nom, et qui constitue elle-même la condition sine qua non pour parvenir à cette ouverture d'esprit propre à la « vraie » communication entre êtres humains.

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