Un très court article sur un aspect caché et donc souvent ignoré de la mentalité nipponne.

En japonais, Omote to Ura...


Omote, c'est l'endroit. Le recto, le coté pile, le visible. Mais c'est aussi un des nombreux mots qui dans cette langue désignent le visage. Dans une célèbre série télévisée de samourai, il était un juge qui invitait les accusés, prosternés devant lui à l'ouverture du procès, à se relever en disant: "Omote o age!" ou "Relevez vos visages!"...
Ura, c'est l'envers. Le verso, le coté face, et non pas l'invisible, mais le caché. Ce qui ne saute pas aux yeux immédiatement, qui reste caché, pour peu qu'on ne fasse l'effort de le découvrir. Et bien entendu, le lecteur aura d'emblée compris qu'au Japon, ce qui compte est le Ura, bien plus que l'Omote...

Une expression qui pourra surprendre: il existe un "Japon de l'endroit" et un "Japon de l'envers". Toute la partie Est du pays, bordée par l'océan Pacifique, est ainsi appelée Omote Nihon, tandis que la côte Ouest, sur la Mer du Japon, est souvent qualifiée de Ura Nihon. lampe_jardin_japonais_kenrokuen_kanazawa_garden_43_xmEt si les principales villes du Japon sont plutôt du coté Pacifique, si la très célèbre voie Tōkaidō qui a insipiré la série d'estampes de vues du même nom se trouve à l'est du pays, les Japonais considèrent souvent que la "vérité japonaise" est plutôt à découvrir coté ouest... Comme par exemple, cette photo du très célèbre jardin Kenrokuen dans la ville de Kanazawa.

Tout simplement parce que, bien plus que ce qui est d'emblée visible, ce qui est important est ce qui demeure caché. Ce qui ne se dévoile pas immédiatement, et qui requiert attention et volonté pour se laisser appréhender. Ce qui est montré est en même temps superficiel et donc sans réel intérêt, ce qui est caché est bien plus profond. Et si le visage d'un Japonais est son omote, ce qu'il y a de visible et donc de superficiel, l'explication est à trouver dans l'expression Tatemae et Hon-ne. Tatemae, c'est ce que l'on affiche ouvertement, ce que l'on dit. Avec pour critère principal la volonté de ne jamais provoquer l'affrontement, le chaos, la controverse, l'opposition. D'où cette impression que les Japonais ne disent jamais "non". Le hon-ne, c'est à l'inverse ce que l'on pense tout au fond de soi. Et donc qui reste non dit. Mais pas forcément non exprimé. C'est tout l'art de la communication auquel nous touchons ici: en japonais, ou avec un Japonais, il y a ce qui est dit, souvent superficiel et consensuel. Mais si l'on veut véritablement comprendre la signification profonde des mots qui ont été échangés, il faut savoir y déceler la vérité qui se cache sous le non-dit. "Nanika ura ga arisô desune" : j'ai bien l'impression qu'il y a quelque chose qui se cache sous ce qui a été dit... En français, on dirait "lire entre les lignes", "comprendre à demi-mot"... Comme quoi tout ceci n'est en rien une exclusivité japonaise. Mais c'est indubitablement une vraie particularité nippone.

Deux ou trois exemples parmi les dizaines que l'on pourrait trouver de cette grande importance que les Japonais accordent à ce qui n'est pas visible au premier coup d'oeil. Dans la gastronomie, on apprécie énormément ce qu'on appelle le kakushi-aji ou "saveur cachée". Une touche imperceptible d'un produit qui va réhausser l'ensemble de la préparation. Quand on se ballade dans une grande ville japonaise, il y a la omote-d
ōri, la grande avenue où les grandes enseignes se montrent, et il y a les ura-dōri, les petites ruelles de derrière, où se cachent souvent les meilleurs petits établissements... Enfin, un exemple issu d'un aspect très représentatif de la culture japonaise: l'art de la céramique. IMGP6997Tout le monde en France, ou presque, a entendu parler de la "cérémonie du thé" comme rite traditionnel japonais. J'y reviendrai plus en détail dans un prochain article. Mais que le lecteur sache juste que cette cérémonie a permis de développer tout un art de la céramique autour du bol utilisé pendant ce rituel. Le bol de thé en est véritablement l'accessoire central, et à ce titre, il mérite d'être observé en détail et apprécié. Tous les céramistes de renom au Japon ont donc conçu - ou tenté de concevoir - le bol de thé idéal ou parfait. Or si l'on a l'habitude de contempler les parties externes d'un bol ou même ses parois internes ou son fond, et parfois de s'en extasier, tout ceci n'en reste pas moins la partie visible et donc superficielle de la céramique. L'essentiel du bol pour un connaisseur japonais se trouve à l'envers. IMGP6996Après avoir dégusté le thé vert, tiède et mousseux, il convient de retourner son bol et d'en contempler le pied. C'est lui qui révèle la vraie personnalité de son auteur. D'autre part, s'il a couvert son oeuvre d'un émail qui lui donne son aspect extérieur souvent incomparable de beauté, le maître céramiste aura pris soin de ne pas recouvrir l'intégralité du bol et aura laissé, tout autour de ce pied, une partie non émaillée qui laisse ainsi apercevoir le type de la terre qui a été utilisée pour la confection du bol.
A l'endroit, le bol d'une cérémonie du thé révèle sa beauté.
A l'envers, il révèle son âme....




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